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Jacques Brégeon : Réflexions prospectives et stratégiques sur le tourisme durable en France



Jacques Brégeon : Réflexions prospectives et stratégiques sur le tourisme durable en FranceCela fait vingt ans que le concept de tourisme durable a été introduit. Bien que promu par l’Organisation mondiale du tourisme, relayé par l’Union européenne, ce concept a eu quelque peine à sortir des niches dans lesquelles il avait été enfermé : le tourisme vert, le tourisme solidaire… Ce n’est que depuis peu que l’on comprend que, dans ce monde nouveau, dans cette crise sans fin (Cf. La crise sans fin, Myriam Revault d’Allonnes Seuil, Paris, 2012) marquée par les évolutions rapides voire brutales de phénomènes mondiaux, il s’agit de trouver la voie d’un tourisme durable, ou plutôt soutenable, c’est-à-dire compatible avec les ressources de la planète et, aussi, « éthiquement défendable ».

La compréhension de ces évolutions, la volonté de bâtir un avenir souhaitable, plutôt que de subir un futur possible, conduit à un regain d’intérêt pour la prospective. Compte tenu de l’importance du tourisme pour notre pays, des évolutions possibles sur le plan international mais aussi de la nécessité de réinventer les activités touristiques à l’aune des enjeux du Développement durable, il nous semble tout à fait urgent d’ouvrir une réflexion prospective intégrant ces trois volets.

Point de départ à cette réflexion, la compréhension des enjeux :

  • Le réchauffement climatique, qui affecte l’ensemble de la planète et donc aussi la France ; c’est un paramètre déterminant pour nos conditions de vie à venir 

  • L’effondrement de la biodiversité qui s’effectue à un rythme effarant conduisant à une perte de l’ordre de 50% au cours du siècle

  • La progression démographique qui annonce une population de l’ordre de 9 à 10 milliards d’individus en 2050

  • Un nécessaire développement économique pour satisfaire les besoins des populations actuelles et à venir

  • Une économie qu’il faut affranchir des énergies fossiles et conduire vers un modèle décarboné

  • Enfin, une sécurité alimentaire à assurer, alors que les évolutions climatiques impactent l’agriculture et que les sols de qualité subissent la pression des villes.

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Dans ce paysage, sans doute bien connu des experts, mais souvent mal appréhendé dans sa complexité et dans sa globalité, on peut considérer le changement climatique comme une contrainte majeure pour le long terme. En effet,

  • il détermine les conditions de vie sur Terre (et même les formes de vie à venir)

  • il conditionne les ressources des territoires (eau, agriculture, alimentation…)

  • ainsi qu’assez directement la plupart des activités humaines (villes, industries, transports…)

Faut-il rappeler ici les impacts directs des changements climatiques sur les territoires ?

D’abord, sont attendues des modifications substantielles de la distribution des ressources en eau sur la planète avec, simultanément le déplacement des zones climatiques vers le nord et en conséquence des bouleversements pour les biotopes et les écosystèmes, le tout s’accompagnant d’événements météorologiques violents (cyclones, inondations…). On comprend que le climat et la démographie sont les deux paramètres déterminants du monde à venir. (Cf. Climat : comprendre le réchauffement climatique pour agir, Bertrand Dassonville, ESKA, Paris 2013)

Et le tourisme dans tout cela ?

Rappelons, tout d’abord, que le tourisme est la première «industrie» mondiale, qu’il est à la fois une cause et un fruit de la mondialisation, qu’il constitue déjà une activité essentielle pour bon nombre de régions du monde et qu’il est perçu par d’autres comme une voie privilégiée pour accéder au développement. Par ailleurs, si on sait la place de la France dans le tourisme international, on mesure moins bien le poids du tourisme dans l’économie nationale, alors qu’il sera, demain, un atout encore plus important pour notre pays, confronté comme bien d’autres au déclin de l’industrie et à la délocalisation de nombreuses activités.

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En effet, le tourisme se nourrit de nature et de culture, deux ressources essentielles de la richesse et du patrimoine de la France. Aussi, du fait de la croissance démographique et du développement des pays émergents (qui ont d’ailleurs émergé ce qui change beaucoup de choses…), l’accès au tourisme des classes moyennes de ces pays conjugué à l’attractivité persistante de la vieille Europe font que les flux touristiques connaîtront sans doute une croissance soutenue.

Ce constat conduit à l’idée d’une prospective sous la contrainte principale du climat. Celle-ci serait « en nappe » et systémique, planétaire et locale ; elle qui nous aiderait à conjuguer les différents temps, notamment le « temps écologique », dont on ne perçoit l’effectivité que depuis quelques années, aux côtés des temps politiques, économiques et sociaux.

En outre, cette prospective doit être appliquée à la décision, et s’inscrire dans un nouveau modèle de gouvernance et de décision collective, car il s’agit de développer des compétences sociétales nouvelles pour faire face aux urgences, aux priorités multiples, aux impacts différés et de long terme, aux arbitrages complexes entre les multiples parties prenantes, y compris les générations futures, sans parler de la nécessité de stratégies efficaces s’exerçant sur différents plans, à différents temps…

Une réflexion prospective pour un tourisme durable doit donc s’inscrire dans ce paysage global et de long terme, sans pour autant négliger les paramètres propres à nos régions.

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Outre ces données globales, bien d’autres questionnements et investigations sont à conduire pour éclairer ce que pourrait être une politique de tourisme durable dans notre pays compte tenu de sa culture et de ses habitudes en termes de gouvernance, notamment :

  • la capacité des institutions et des acteurs publics ou privés concernés à mettre en œuvre un processus véritablement collectif d’analyse des enjeux, des forces et faiblesses, des opportunités et des menaces, afin de co-construire une stratégie partagée et appropriée

  • la capacité des autres acteurs, notamment économiques et culturels, à prendre en considération le tourisme et à l’intégrer dans leurs propres réflexions

  • l’aptitude de notre pays à défendre et cultiver ses sites et paysages, ses monuments, son environnement et sa culture qui contribuent fortement à son identité, à sa singularité et à son attractivité touristique

Dans le contexte qui vient d’être décrit, avec Ghislain Dubois et Jean-Paul Céron (Cf. Adaptation au changement climatique et développement durable du tourisme, TEC, Marseille, mai 2006) on partagera deux questionnements principaux sans pour autant en occulter d’autres qui seraient davantage marqués par des préoccupations propres aux métiers du tourisme et à des paramètres locaux:

1/ Comment faire du tourisme une activité respectueuse de l’environnement et soutenable ?

Il s’agit de limiter l’impact du tourisme sur le climat et réciproquement ; il s’agit aussi de réduire l’empreinte écologique et énergétique du tourisme:
- en réduisant les consommations d’eau, de matériaux, d’énergie et d’espace
- en minimisant la production de déchets, les pollutions, les gaz à effet de serre
- en préservant et valorisant les patrimoines naturel et culturel, les paysages, les sites, les villes…


2/ Comment faire du tourisme un levier du Développement durable des territoires ?

Il s’agit de partager équitablement les ressources entre les acteurs du tourisme et les autres acteurs du territoire, de limiter l’empreinte écologique et sociale d’un tourisme de masse et de favoriser un tourisme responsable, vecteur de développement et de dynamisme pour les territoires.

Pour cela il faudra :
- reconnaître le tourisme comme une activité essentielle de l’économie nationale
- renforcer les synergies entre acteurs publics et privés du tourisme
- faire participer les populations locales et veiller à leur prospérité
- promouvoir une offre touristique « durable » notamment via la maîtrise de l’Internet
- veiller à la qualité des emplois du tourisme et à la qualification des professionnels en associant l’ensemble des activités contribuant à l’offre touristique du territoire
- et rendre le tourisme accessible à tous (handicap, tourisme social…)

 

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En conclusion, au moins quatre axes se présenteraient pour une réflexion à la fois prospective et stratégique sur le tourisme durable dans notre pays:

  • Un premier axe de réflexion consisterait à cerner les impacts des grands enjeux, notamment climatiques, à analyser les interactions entre les activités touristiques et les données du territoire autant en termes d’opportunités que de risques.

  • Un deuxième axe tenterait de forger une image solide pour la destination France, qui repose sur la valorisation de ses atouts en termes de nature et de culture, donc sur la préservation de ses sites et monuments, sur un tourisme cultivé conjuguant les différentes ressources du territoire.

  • Un troisième consisterait à associer du mieux possible à la réflexion stratégique les forces vives du terrain, non seulement les opérateurs du tourisme, mais aussi les diverses parties prenantes; il faut trouver les voies d’une mobilisation du territoire, voire développer les compétences collectives porteuses.

  • Enfin, un quatrième axe se dessinerait sur le plan du jeu des acteurs privés et publics avec en toile de fond la co-construction d’une stratégie partagée pour un tourisme durable en privilégiant une approche systémique.

Ce sont là les premiers jalons d’un travail conduit par Bretagne Prospective, un think tank au service d’une région bénéficiant d’une forte identité, mais l’approche est générique. Une journée d’étude sur les méthodes prospectives est programmée par Bretagne Prospective le 29 mars 2013 à Rennes et un Livre Blanc sur la Bretagne à l’horizon 2030 sera présenté en septembre.


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On peut signaler également, un colloque sur le temps, le 2 juillet à Rennes par le CHEDD Bretagne et la parution en février d’un ouvrage collectif coordonné par la chaire Compétences 21 (fBS / ESCEM) « Développement durable, l’enjeu Compétences », ESKA, Paris, 2013. 

Site Internet: www.bretagne-prospective.org/diawel/index.php